Le don d’archives : à propos d’une journée d’études

Un évènement a retenu mon attention récemment, qu’il me semble intéressant de mentionner dans ce blog en taggant ce message sous le mot clé « réflexion »… Il s’agit de la journée d’études organisée par la promo 2010-2011 du Master d’archivistique d’Angers, qui a eu lieu le 11 février dernier, à la Maison des sciences de l’homme d’Angers. Le titre de cette journée était : « Le don : une approche renouvelée des archives privées ». Il rassemblait une dizaine de participants venus d’horizons divers autour de cette question du don d’archives privées. Je ne vais pas passer en revue l’ensemble des interventions de cette journées – toutes très intéressantes – mais plutôt relever quelques points qui m’ont semblé très pertinents et ouvrant sur des interrogations inédites en archivistique.

Tout d’abord, avant la question précise du don d’archives, c’est la notion même de don qui a été débattue. L’intervention de Laëtitia Pihel (Université de Nantes, spécialistes des questions relatives au management des ressources humaines), sur « ce que donner veut dire », a été une excellente mise en perspectives. Partant des analyses de Marcel Mauss dans L’Essai sur le don (1950), L. Pihel a expliqué comment l’analyse du phénomène du don/contre-don, équivalent à trois phases (donner/recevoir/rendre) dans les tribus polynésiennes étudiées par Mauss au début du siècle dernier peut toujours servir de modèle de compréhension dans nos sociétés contemporaines occidentales. La complexité de ce qu’une démarche de don implique, en terme de rapports conscients et inconscients entre le donateur et le receveur du don, a par ailleurs été soulignée par une enseignante en psychologie, Alix Bernard (Université d’Angers). Il est apparu (pour le néophyte que je suis concernant ce sujet) que le don implique une responsabilité « en miroir » entre le donateur et le receveur, le donateur concevant son don comme un gage et le receveur comme un cadeau ou une dette, en fonction de la façon dont s’est fait le don. Dans ce registre, ont été évoquées les études d’Alain Caillé et du psychologue anglais Winicott, et il aurait aussi pu être question de Maurice Godelier et de Jacques Derrida, deux figures de l’EHESS qui se sont intéressés à cette problématique anthropologique et philosophique.

Pour ce qui concerne la question plus précise du don d’archives privées, outre des aspects techniques et juridiques (comme la nécessité de bien encadrer la démarche par une lettre de don validée par un juriste), deux aspects ont retenus mon attention. Le premier est le rapport bien particulier au temps qu’engage un don. Le don implique en effet une longue démarche relationnelle entre le donateur et le receveur, la personne qui souhaite faire un don d’archives et l’archiviste responsable de la conservation de fonds privés. Ce point a été souligné par Elisabeth Verry (directrice des archives du Maine-et-Loire) dans son intervention en introduction à la Journée, et par Hélène Mouchard-Zay, fille de Jean Zay, qui a expliqué comment s’est passé le don des archives de son père aux Archives nationales. Le fonds Jean Zay a attendu plusieurs années avant d’être données dans son intégralité par les descendants de l’homme politique victime du régime de Vichy, pour des raisons de cœur tout à fait compréhensibles de la part des donateurs. Ainsi que l’a souligné Magali Lacousse (Archives nationales), la relation de l’archiviste avec le déposant peut revêtir divers aspects (des plus sympathiques aux plus antipathiques) mais à chaque fois il s’agit d’une relation bâtie dans la durée. Les archivistes travaillent en permanence avec et contre le temps, mais dans ce cas le rapport est un rapport humain avant d’être documentaire. Madame Mouchard-Zay a très bien résumé la chose en évoquant le cas malheureux d’un archiviste lui ayant uniquement demandé la volumétrie des archives de son père, la « forme du fonds », avant même d’avoir parlé du « fond du fonds » si je puis dire.

L’autre aspect qui m’a interpellé pour le cas des dons d’archives est la spécificité de la distinction entre le producteur et le donateur des archives. L’analyse statistique faite par des étudiants du Master d’archivistique d’Angers, à partir des dons d’archives privés réalisés aux Archives départementales du Maine-et-Loire, a été très parlante. Il se trouve que dans bien des cas les donateurs ne sont pas les producteurs d’archives. Cela semble anodin mais c’est en réalité très instructif, si l’on compare la procédure de don d’archives privées à la situation classique d’un producteur d’archives publiques versant ses archives au terme de leur DUA. Rien n’oblige un descendant d’architecte ou d’érudit à donner ses archives à une institution de conservation publique comme un service d’archives départementales. Et la reconnaissance actuelle d’une valeur marchande attaché à des pièces d’archives (manuscrits et lettres d’écrivains notamment) peut conduire à des cas de mise en vente aux enchères de fonds et par voie de conséquence à un éparpillement des fonds fortement nuisible à la recherche. Dans ce registre, l’intervention d’Olivier Corpet, fondateur et directeur de l’IMEC, a été riche d’enseignements. Malgré la reconnaissance du sérieux du travail qui y est effectué, des fonds déposés à l’IMEC (il n’y a pas de dons à proprement parlé à l’IMEC : les fonds restent la propriété des déposants, producteurs ou ayant droits des archives) ont été repris pour être vendus… Une situation qui a incité l’IMEC a inventer une nouvelle procédure de « versement » d’archives privées, à la croisée du dépôt et du don sur le plan juridique.

Dans le domaine qui me concerne à l’EHESS et plus généralement dans les universités et organismes de recherche se pose de plus en plus la question des fonds de chercheurs, dont le statut juridique est « mixte », à la fois public et privé, à la croisée du droit des archives et du droit de la propriété intellectuelle… Comme à l’IMEC, une réflexion est engagée au sein du réseau AURORE au sujet des fonds de chercheurs, concernant les procédures de collecte et de communication de ces archives par les archivistes des universités et organismes de recherche, afin d’éviter la dispersion des fonds chez les collectionneurs et autres fétichistes de la signature.

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