La fin des livres ?

A propos de la réédition du texte d’Octave Uzanne, La fin des livres (Mancius, 2008) et de la publication de N’espérez pas vous débarrasser des livres, de Jean-Claude Carrière et Umberto Eco (Grasset, 2009).

« There is no way back » a dit récemment un spécialiste anglo-saxon de la question, lors d’un séminaire consacré à la numérisation de l’information contenue dans les livres. Sommes-nous, pour la question du livre, irrémédiablement entrés dans l’ère du numérique ? Si oui, qu’en pensent les obsédés de l’objet-livre que sont les bibliophiles ? Leur discours passionné, à la limite de la dévotion et du fétichisme, a-t-il quelque chose à apporter aux simples amateurs, face aux constats des scientifiques ?

La nouvelle La fin des livres d’Octave Uzanne a été initialement publiée en 1894, dans un recueil intitulé Contes pour les bibliophiles. Passablement oublié de nos jours, Uzanne était bibliophile de son état et par ailleurs homme de lettres, historien des mœurs et de la mode, éditeur et journaliste (ayant notamment collaboré à La Plume et au Mercure de France). Sa nouvelle a pour point de départ une conférence londonienne, réunissant savants, hommes de lettres et autres érudits autour d’un éminent physicien anglais, dénommé sir William Thompson. Ce dernier, au cours d’une brillante conférence sur le passé et l’avenir du monde, ébranle littéralement ses confrères par ses prophéties. La discussion se poursuit par la suite dans un vieux pub de la capitale britannique, où chacun va de ses prédictions concernant la morale, la chimie ou l’art. Vient le tour d’Uzane, légèrement imbibé de champagne, que l’on interroge sur l’avenir du livre et qui prétend ne s’être jamais posé cette question. « Si par livres vous entendez parler de nos innombrables cahiers de papier imprimé, ployé, cousu, broché sous une couverture annonçant le titre de l’ouvrage, je vous avouerai franchement qui je ne cois point, – que les progrès de l’électricité et de la mécanique moderne m’interdisent de croire, – que l’invention de Gutenberg puisse ne pas tomber plus ou moins prochainement en désuétude comme interprète de nos productions intellectuelles. »

L’imprimerie ! Quel procédé vieillot en cette fin de 19ème siècle, synonyme de progrès dans toutes les directions, y compris dans celui du support des « productions intellectuelles ». Partant du constat que l’homme de loisir recherche le confort partout, y compris dans les choses de l’esprit, Ocatve Uzane explique les méfaits de la lecture, supposant une attention soutenue « qui consomme une forte partie de nos phosphates cérébraux » et qui « ploie notre corps en diverses attitudes lassantes. » La solution à venir, qui remplacera le livre dans ses fonctions en y agrémentant le confort est le phonographe. Né de l’égoïsme et de la paresse grandissante des hommes, décliné en version fixe ou portable, le phonographe tuera le livre. Par voie de conséquence, l’écrivain sera remplacé par le narrateur, et la littérature, par de la narration. « Les dames ne diront plus, parlant d’un auteur à succès : « j’aime tant sa façon d’écrire ! » Elles soupireront toutes frémissantes : « Oh ! ce diseur a une voix qui pénètre, qui charme, qui émeut ; ses notes graves sont adorables, ses cris d’amour déchirants ; il vous laisse toute brisée d’émotion après l’audition de son œuvre : c’est un ravisseur d’oreille incomparable. » Dans ce contexte, les bibliothèques seront remplacées par des phonographotèques qui auront la particularité de se trouver un peu partout. Et les bibliophiles deviendront des phonographophiles, passionnés par la reliure des cylindres rares des œuvres de l’esprit humain.

Malgré sa grande ironie, Uzane est proche du prophétisme lorsqu’il ajoute au son du phonographe l’image et à l’omniprésence, l’immédiateté : « Ce seront des voix du monde entier qui se trouveront centralisées dans les rouleaux de celluloïd que la poste apportera chaque matin aux auditeurs abonnés […] télégrammes de l’Etranger, cours de la bourse, articles fantaisistes, revues de la veille, on pourra tout entendre en rêvant encore sur la tiédeur de son oreiller. » Tout l’Internet est là. Mais le livre, bon an, mal an, en 2010, est toujours présent… Pourquoi ? Telle est la question posée par deux grands bibliophiles : Jean-Claude Carrière et Umberto Eco, en ouverture à leur entretien avec Jean-Philippe de Tonnac.

« Avec Internet, nous somme revenus à l’ère alphabétique », explique Umberto Eco dès les premières lignes de l’entretien. L’écrivain et son acolyte cinéaste semblent tous les deux d’accord à ce sujet, car pour eux, la période qui a vu les changements successifs de supports ; du papyrus jusqu’à l’apparition de l’imprimerie, doit être considérée comme une préhistoire du livre. Car le livre, d’après Eco, est d’une perfection indépassable : « le livre est comme la cuiller, le marteau, la roue ou le ciseau. Une fois que vous les avez inventés, vous ne pouvez pas faire mieux. » En ce qui concerne l’e-book, Eco y voit un substitut pour certaines activités nécessitant de transporter des grandes quantités d’informations (comme les dossiers de magistrat) mais pas un substitut du livre, qui demeure un support doté de perfections indépassables. Qui plus est, il est indéniable que la fragilité et le manque total de pérennité des supports informatiques font que le livre a de beaux jours encore à vivre. S’il existe de moins en moins d’incunables sur le marché de la bibliophilie, ces livres produits dans le siècle qui a suivi l’invention de l’imprimerie sont toujours là et bien lisibles. Rien de comparable avec les fichiers word de la fin des années 90, que nous conservons sur nos disques durs tout en sachant qu’ils ne sont plus lisibles depuis plusieurs années…

Au-delà de la problématique du support, ces deux livres de bibliophiles posent la question des nouvelles pratiques inférées par le web. Ainsi que le suggère Christine Genin dans un article consacré à « l’archivage de l’intime en ligne[1] » on peut par exemple concevoir les blogs littéraires comme « les avatars numériques des avants-textes et les archives que les bibliothèques conservaient jusqu’alors sous la forme de manuscrits, de lettres ou d’archives personnelles. » La multiplication de ces blogs témoigne d’une véritable révolution du rapport à l’écriture et à la publication, car chacun devient son éditeur et peut discuter avec ses lecteurs, par le biais des messageries. La récente création, par Stéphane Beau, des « A-côtés du Grognard », qui consiste à publier des textes auparavant postés en ligne sur divers blogs et sites Internet est un bel exemple de la duplicité cyclique des supports et des pratiques. On écrit en ligne et le livre – qui reprend les contenus au préalable postés en ligne – est imprimable sur un support traditionnel. Ce livre survivra, contrairement à l’irrémédiable perte des données contenues sur les blogs et les sites Internet. Rangé dans un coffret, à l’abri de la fureur des hommes, il pourra prospérer pendant quelques décennies, voir des siècles, dans l’attente d’un éventuel lecteur[2].

Compte rendu publié dans Le Grognard, n°13, mars 2010.


[1] Dans la Revue de l’association des bibliothécaires de France, n°47/48, décembre 2009.

[2] Cf. Le Coffret, Stéphane Beau, éditions du Petit Pavé, 2009.

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