A propos d’un essai de Jean-Pierre Vernant

Quels sont les traits caractéristiques de la mémoire en Grèce archaïque (entre le Xème et VIIème siècle avant Jésus-Christ) ? Comment cette mémoire se manifeste-t-elle et qui en a la responsabilité ? Quels sont ses liens avec la constitution d’une « mémoire historienne » occidentale ? Telles sont les interrogations de Jean-Pierre Vernant dans un court essai intitulé « Histoire de la mémoire et mémoire historienne », qui se trouve dans son dernier ouvrage publié de son vivant : La traversée des frontières1. Abordant ces questions dans une perspective de psychologie historique, Vernant explique le processus qui a conduit d’une mémoire religieuse à une mémoire laïque, d’une mémoire orale chantée par des poètes, à une mémoire écrite compilée dans des écrits et emmagasinée au sein de grandes bibliothèques et dépôts d’archives.

La mémoire en Grèce archaïque

« Généalogie, filiation, liens de parenté, mariage, propriétés, cadastre, règles institutionnelles, rien ne repose sur des attestations écrites, tout fait référence à une tradition orale que certains personnages, mémoire vivante de la collectivité, peuvent avoir la charge de conserver et de transmettre2».

En Grèce archaïque, seuls de rares élus, qui ont reçu un don de voyance, incarnent le pouvoir d’évocation de la mémoire collective. Ces élus capitalisent en leur personne « tout ce dont le groupe, pour demeurer lui-même, doit maintenir le souvenir3 ».  Qui sont ces élus garant de la mémoire collective ? Ce sont les aèdes, des poètes-chanteurs qui « emmagasinent, sous forme de récits chantés, la somme des savoirs qui constituent, pour les vivants, l’horizon commun d’où ils tirent leurs origines4 ». Le pouvoir d’évocation de la mémoire collective passe par une invocation à Mnémosyne, divinité de la mémoire, qui offre aux aèdes l’omniscience ; la présence directe aux évènements passés. Homère est l’exemple le plus connu de ces poètes, qui, inspirés par le divin, explorent et exposent par leurs chants les domaines invisibles à l’homme : les anciens temps, les héros, les dieux, les origines.

Ainsi que l’explique Jean-Pierre Vernant dans un entretien avec Pierre Vidal-Naquet et François Hartog5, à côté de la mémoire collective des aèdes, il existe une mémoire individuelle qui a davantage une fonction mystique. Cette autre mémoire n’a pas pour but d’établir une cohésion culturelle ou sociale en tissant les liens du passé avec le présent. S’exerçant dans les milieux fermés des sectes ou des confréries religieuses, elle est liée à des exercices spirituels et corporels proches des exercices des religions et sectes orientales (contrôle du souffle…). Pratiqué par des « hommes divins » comme Pythagore ou Empédocle, cet ascétisme vise une union mystique de l’individu avec le divin. L’objectif de cette mémoire n’est pas « d’organiser le passé, mais de sortir du temps, d’arriver à un état où, précisément, la temporalité n’existe plus6».

Inscription et laïcisation de la mémoire au VIIème siècle

Jean-Pierre Vernant date le tournant de ces pratiques religieuses et élitistes de la mémoire vers une pratique laïque et partagée par tous aux alentours du VIIème siècle avant Jésus-Christ, date à laquelle les hommes « commencent à rédiger leurs lois, et à les inscrire de telle sorte qu’elles soient présentes la vue de tous ; [ils vont] tenir des archives et les conserver avec soin7». Avec l’avènement du document, la mémoire collective, jusqu’alors réservée aux seuls aèdes, devient l’affaire de tous : « toutes les productions intellectuelles, littéraires, philosophiques, scientifiques, médicales, techniques, vont être rédigées, textualisées, stockées et transmises sous formes de rouleaux de papyrus, alignés côte à côte dans les bibliothèques8».

Cette mémoire compulsée, conséquence du passage d’une culture de la parole à une culture écrite, constitue un des socles de l’avènement de la polis3 : « C’était la parole qui formait, dans le cadre de la cité, l’instrument de la vie politique ; c’est l’écriture qui va fournir, sur le plan proprement intellectuel, le moyen d’une culture commune et permettre une complète divulgation des savoirs préalablement réservés ou interdits9». La mémoire collective, auparavant diffusée par l’effet d’une grâce divine par les aèdes, est remplacée par des techniques accessibles aux communs des mortels.

Avènement de la mémoire historienne

Évoquant l’évolution des conditions d’exercice et du champ d’application de la mémoire depuis sa laïcisation jusqu’à l’apparition de l’imprimerie, Vernant souligne deux nouveautés décisives pour la mémoire aux temps modernes : l’avènement du sujet (avec les Confessions de Saint-Augustin) et la constitution de la science historique.

« Pour cette mémoire historienne, tout évènement passé, tout ce qui s’est produit dans le temps, relève d’une approche scientifique, d’une reconstruction critique. C’est tout le passé humain, historique, préhistorique, et, au-delà, celui du monde terrestre et du cosmos dans son ensemble qui est traité comme objet de connaissance désintéressée, de pur savoir, le travail de mémoire n’ayant pas d’autre fin que la vérité10».

Mémoire historienne célébrée au 19ème siècle par Ernest Renan dans l‘Avenir de la science :

« Une langue ancienne et souvent inconnue, une paléographie à part, une archéologie et une histoire péniblement déchiffrées, voilà certes plus qu’il n’en faut pour absorber tous les efforts de l’investigateur le plus patient, si d’humbles artisans n’ont consacré de longs travaux à extraire de la carrière et présenter réunis à son appréciation les matériaux avec lesquels il doit reconstruire l’édifice du passé11».

Notes

1 Jean-Pierre Vernant, La traversée des frontières, Le Seuil, 2004, p. 128.
2 Idem.
3 Idem.
4 Idem.
5 Savoir et Mémoire n°1, « La pensée grecque », entretien avec Jean-Pierre Vernant, AREHESS.
6 Idem, p. 14.
7 Jean-Pierre Vernant, La traversée des frontières, p. 129.
8 Idem.
9 Jean-Pierre Vernant, Les origines de la pensée grecque, PUF, p. 47.
10 Jean-Pierre Vernant, La traversée des frontières, p. 131.
11 Ernest Renan, L’avenir de la science, Flammarion, 1995, p. 186.

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