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Retour à l’EHESS et 8ème colloque du GIRA

Depuis septembre 2018, je suis de retour à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) où j’ai réintégré le service des archives après quelques années passées à Sciences Po.

J’ai eu le plaisir de retrouver les fonds collectés lors du déménagement de la Maison des sciences de l’Homme, en 2010, dans la perspective du Grand équipement documentaire du Campus Condorcet.

Parmi ces fonds figurent les archives de la germaniste Geneviève Bianquis (1886-1972), dont j’ai finalisé le classement. A cette occasion, j’ai rédigé une présentation de ce fonds pour le site Internet de l’EHESS.

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Texte à lire en cliquant sur ce lien

J’ai par ailleurs eu le plaisir de découvrir les fonds de chercheurs en sciences humaines et sociales collectés en mon absence par mes collègues archivistes de l’EHESS. Parmi ces fonds figure les archives d’un sociologue qui a laissé des archives de ses cours d’agrégation de philosophie illustrés de dessins des plus humoristiques… Ce fonds a été récupéré dans un état de vrac avancé et j’ai dû m’armer de patience pour le classer.

Un « jeu de patience » le métier d’archiviste ? Dans le cas du traitement d’un vrac, très certainement. A ce sujet, je ne peux que conseiller l’excellent livre de ma collègue anthropologue Anne Both : Le sens du temps (2017).

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A la fin du mois de novembre j’ai traversé l’Atlantique pour participer au 8ème colloque du Groupe de recherche interdisciplinaire en archivistique (GIRA), à l’Université de Montréal, sur le sujet de l’état de la recherche en archivistique.

Ce fut l’occasion de rencontrer des collègues archivistes québécois engagés de longue date dans la reconnaissance de l’archivistique en tant que discipline des sciences humaines et sociales à part entière. L’un des membres fondateurs du GIRA, et éminente figure du monde des archives au Québec, Carol Couture, a introduit le colloque avec des mots très enthousiastes sur l’avenir de l’archivistique.

De l’ensemble des interventions, je retiens en particulier celles des doctorants en archivistique de l’Université de Montréal. Simon Côté-Lapointe, Cécile Gaiffe, Laure Guitard et Annaëlle Winand ont montré en quoi l’archivistique, du fait de son interdisciplinarité constitutive, se nourrit des autres disciplines des sciences sociales (l’histoire, la linguistique, l’analyse filmique).

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Ouverture du colloque par Carol Couture

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Le laboratoire de Gabriel Tarde

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Après l’atelier de Louis Guilloux et celui de Marcel Mauss (voir post du 11/02/14) un livre vient d’être publié sur le « laboratoire » du sociologue Gabriel Tarde (1843-1904).

Atelier, laboratoire… Il s’agit dans les deux cas d’évoquer la matière documentaire excédant l’œuvre publiée d’un homme de sciences ou de lettres : ses archives, sa bibliothèque et ses collections documentaires (articles, tirés à part). L’intérêt de ce livre, qui est une publication conjointe des inventaires des archives et de la bibliothèque de Tarde, réside dans son objet même : présenter un sociologue français via sa production documentaire. Il appert que les archives des grands représentants de la sociologie française n’ont pas, jusqu’alors, suscité de monographies de ce type, regroupant instruments de recherche et analyse des archives. Peut-être est-ce dû à un manque de visibilité de ces fonds d’archives au sein du monde de la recherche en sciences humaines et sociales.

Concernant le fondateur de la sociologie au 19ème siècle, un ensemble documentaire existe à la Maison Auguste Comte (Paris), dénommé « fonds d’archives positivistes (manuscrits, correspondance entre disciples positivistes, documents personnels) » (voir le site Internet). Pour la sociologie de l’entre deux guerre, il n’existe semble-t-il pas de fonds de deux grands représentants que sont Émile Durkheim et Max Weber. Il existe cependant plusieurs fonds d’archives du sociologue Célestin Bouglé (à la BNF, à la BDIC et à la Bibliothèque Lettres et sciences humaines de l’ENS) et des fonds d’archives de Maurice Halbwachs et Roger Bastide à l’IMEC. En ce qui concerne les grands représentants de l’après-guerre, plusieurs fonds existent dont certains sont classés et accessibles aux chercheurs. C’est le cas du fonds Raymond Aron, conservé à la BNF, qui a été classé et dont l’instrument de recherche a fait l’objet d’une publication. Le service des archives de l’EHESS a collecté un nombre important de fonds de sociologues de l’après-guerre, dont certains ont créé et dirigé les premiers centres de recherche en sociologie (Georges Gurvitch, Alain Touraine, Raymond Boudon pour ne citer que les plus célèbres). Notons enfin que des archives du sociologue Michel Crozier se trouvent dans le fonds d’archives du Centre de sociologie des organisations (CNRS/Sciences Po), collecté par les archivistes du CNRS et conservé aux Archives Nationales.

Cette petite liste des archives des sociologues est loin d’être exhaustive. Elle témoigne de la diversité des lieux de conservation des fonds d’archives des sociologues et du manque de visibilité de ces fonds. Pour cette raison, nous saluons cette publication sur le laboratoire de Gabriel Tarde, qui pourrait servir d’exemple. Les archives et livres de Tarde se trouvaient originairement à La Roche Gageac (Dordogne), où, tel Montaigne à Bordeaux, le sociologue conservait sa documentation dans la tour d’un manoir familial. De nos jours, les archives et la bibliothèque ont quitté leur lieu de conservation originaire et sont séparés géographiquement : le fonds d’archives Tarde est conservé par le Centre d’histoire de Sciences Po (Paris) et la bibliothèque se trouve au Centre de ressources sur l’histoire des crimes et des peines (CRHCP) de l’École nationale d’administration pénitentiaire (Agen).

L’ouvrage est préfacé par le sociologue et philosophe Bruno Latour, qui résume en quelques pages l’intérêt suscité par les travaux de Gabriel Tarde pour les sociologues contemporains cherchant à dépasser le hiatus entre les deux grands courants de pensée qui ont divisé les sociologues depuis le début du 20ème siècle (holisme VS individualisme méthodologique). Bruno Latour explique en quoi Tarde a été novateur, s’inspirant notamment de la monadologie de Leibnitz, en pensant la sociologie en terme de relation et en évitant ainsi les concepts antinomiques d’individu et de société. De nos jours, les grands représentants du holisme méthodologique occupent le devant de la scène sociologique et le nom de Tarde demeure inconnu du grand public… « Il n’y a rien de nécessairement juste dans la manière expéditive dont l’histoire élimine ses penseurs » explique Bruno Latour, qui termine son avant-propos en émettant le vœu que l’accès aux manuscrits et à la bibliothèque de Gabriel Tarde « enrichira la connaissance de l’œuvre publiée et permettra de continuer de penser avec lui. »

L’ouvrage, coordonné par Louise Salmon, en plus de l’inventaire des archives et de la bibliothèque, présente l’historique du traitement des archives et propose une passionnante analyse de l’exploitation du fonds.

Le laboratoire de Gabriel Tarde, Des manuscrits et une bibliothèque pour les sciences sociales, sous la direction de Louise Salmon, CNRS éditions, 2014, 446 p.