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Archivistes de 2030

Archivistes_2030

J’ai le plaisir, et l’honneur, de participer à l’ouvrage collectif de réflexions prospectives en archivistique ; Archivistes de 2030, publié par l’Université catholique de Louvain.

Quatrième de couverture :

Au cours du dernier demi-siècle les archives ont subi un ensemble de modifications majeures, qu’elles concernent leurs contextes de production, leur nature, leurs conditions de conservation ou leurs modalités d’utilisation et de valorisation.

Chacune de ces mutations affectent immédiatement l’action et la position de l’archiviste, constituant un ensemble de défis que la profession doit relever, tant au niveau de la manière dont s’exercent les responsabilités, anciennes ou nouvelles, qu’en matière de formation, de communication, de promotion ou de partenariat.

En préparation aux Journées des Archives des 23 et 24 avril 2015, trente-cinq archiviste ont accepté de partager leurs réflexions sur le thème « L’archiviste dans quinze ans ». Directeurs d’archives nationales, professeurs d’archivistique, archivistes à différents niveaux du secteur public ou œuvrant dans le secteur privé, gestionnaires d’information ou archivistes patrimoniaux, en activité ou récemment « officiellement » retraités, archivistes d’entreprises, d’universités, responsable d’archives urbaines ou de centres d’archives privés, actifs dans les organisations professionnelles nationales et/ou internationales, blogueurs confirmés, ils constituent un échantillon particulièrement riche des différentes possibilités et milieux d’action de l’archiviste. Et c’est en tant que tel, et en fonction de leur(s) expérience(s) ou de leur lieu d’observation du métier et de la profession, qu’ils proposent à la réflexion de chacun une gamme particulièrement large de points de vues.

Ouvrage coordonné par Paul Servais (professeur ordinaire d’histoire et d’archivistique à l’Université catholique de Louvain) et Françoise Mirguet (historienne, archiviste et directrice-adjointe du service des Archives de l’Université catholique de Louvain).

Archivistes de 2030, réflexions prospectives
L’Harmattan, collection « Academia », 2015, 427 p.

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=45801

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Des ego-archives

Je publie ce soir mon compte-rendu de lecture du livre de Patrice Marcilloux,Les ego-archives, traces documentaires et recherche de soi, publié dans le Bulletin des bibliothèques de France (BBF, n°1, mars 2014).

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L’objet de ce livre est d’analyser la place désormais prépondérante des archives non plus seulement dans la société de l’information mais dans la vie intime des individus qui composent la société civile. Il s’agit d’une enquête, menée par un archiviste paléographe et conservateur du patrimoine, maître de conférences en archivistique, d’un point de vue sémantique, sociétal et éthique.

Des archives à l’archive

Dans le chapitre introductif, « Présence et visibilités des archives : regard des autres et décalage de perceptions », Patrice Marcilloux analyse ce que recouvre la notion d’archives à l’aide des moyens modernes de la lexicologie. Il interroge les fréquences relative et absolue du mot « archives » dans quatre corpus lexicaux : A Frequency Dictionary of French, Corpus français de Leipzig, Lexique 3.55 et le Trésor de la langue française. Sa conclusion est que le terme « archives » appartient de nos jours au lexique général, « fonds commun à tous les locuteurs, dont l’usage n’est assujetti ni à un temps ni à un lieu  ni à niveau de langue » (p. 20). Le champ sémantique des archives, minutieusement décomposé, s’avère  riche et très diversifié, laissant libre court à la création et à l’imaginaire, comme en témoigne par exemple l’expression « archivistorique » choisie par les archives municipale de Béthune pour intituler leur bulletin d’information. Est en outre analysé le récent glissement orthographique du pluriel « archives » au singulier « archive ». Ce singulier, d’une grande variété de sens dans ses utilisations philosophiques et épistémologiques, s’avère être un outil métaphorique de premier ordre des intellectuels de la « French Theory » (Derrida, Foucault, Deleuze).

Utilités et demandes sociales

En 2014, les archives n’appartiennent plus seulement aux historiens et aux généalogistes ; elles  participent du quotidien du quidam, apprenti généalogiste ou simple curieux. Patrice Marcilloux explique notamment le passage récemment opéré de la généalogie à l’autobiographie. Au-delà de l’arbre généalogique de sa famille, l’individu en quête de ses origines se sert désormais des archives pour retracer sa propre histoire personnelle. Et, dans les cas de personnes ayant perdu leurs parents en bas-âge, à la recherche de leur passé « la quête des archives peut être un tuteur de résilience » (p. 84). Car cette quête des archives de soi a pour vocation d’agir sur la vie de l’individu, de l’aider à se construire. Ainsi qu’en témoignent plusieurs exemples de l’enquête, quelques traces laissées par des parents absents dans les archives d’une administration – lettres, fichiers, photographies – peuvent permettre à l’individu de se bâtir une histoire personnelle. Cette quête des origines implique en contrepartie une revendication accrue des individus pour la communication des documents les intéressant, notamment l’accès aux archives médicales.

Du fait de ces nouvelles utilités sociales, les archives ne distinguent plus comme par le passé des autres secteurs d’activités patrimoniales. Les conséquences de l’attention accrue des individus pour les archives sont les même que celles constatées pour les œuvres d’art et les livres… Comme les œuvres d’art, les archives acquièrent dorénavant une valeur marchande et sont sources de spéculation. Patrice Marcilloux donne l’exemple de la société Aristophil, propriétaire du Musée des lettres et des manuscrits (Paris), qui propose à ses actionnaires de faire des placements en achetant des lettres de Monet, Napoléon, Cézanne, Louis XIV ou Napoléon. Par ailleurs, comme les livres, de nombreux documents d’archives ayant été numérisés sont maintenant consultables en ligne (actes d’état civil, cadastres, etc.). Les sites des services des archives publiques, bien qu’ils fournissent de grands nombre de documents numérisés, sont concurrencés par les sites de sociétés privées spécialisées en généalogie.

Outre les documents familiaux, la question de l’accès aux données publiques se pose avec acuité de la part des cyber-citoyens, très informés de leurs droits et des devoirs de la société à leurs égards. Les adeptes de la réutilisation de données publiques se fédèrent au sein de groupement de plus en plus nombreux et variés, et militent pour un accès accru et simplifié aux données publiques, dans une perspective de droit à l’information. Patrice Marcilloux souligne par ailleurs l’omniprésence des  images d’archives dans les documentaires historiques diffusés à la télévision. Cette omniprésence implique une commercialisation desdites images et une politique de rentabilité commerciale de la part des sociétés les détenant.

De nouveaux champs d’investissement archivistiques

Le chapitre 3 de l’ouvrage ; « Demandes sociales : pour une archivistique de l’émergence », aborde deux champs récent d’investissement archivistiques : les archives des communautés et le archives de l’art. Les archives de communauté sont apparues assez tardivement en France si on compare la situation à l’étranger, notamment aux Etats-Unis et aux Canada où des « community archives » existent depuis les années 1970. En France, elles sont au départ le fruit d’un travail de collecte et de conservation d’archives d’associations homosexuelles, telles que l’association « Archives, recherches et cultures lesbiennes » créées en 1983. Plus tardivement, des communautés se sentant spoliées par la mise en vente d’archives sur la colonisation en Afrique noire, ont revendiqué leur droit et « la prise en charge de la demande archivistique de nature communautaire par la sphère publique, si possible par les institutions archivistiques et patrimoniales normalement compétentes » (p. 143). Patrice Marcilloux souligne le fait que cette sollicitation communautaire des archives s’insère dans un contexte technique et sociétal qui le renforce : le déploiement des réseaux sociaux et du Web communautaire.

Dans le domaine de l’art, il convient de distinguer l’approche des archives par les artistes, de la gestion des archives artistiques (archives d’artistes, d’institutions et d’évènements artistiques). Dans la première perspective, il est dorénavant reconnu qu’un véritablement mouvement artistique est né de la confrontation d’artistes au « matériau archives » et au concept d’archive, qui a donné naissance à une tendance majeure de l’art contemporain international des années 2000. Dès 1972, Pierre Alechinsky réalisait un ensemble de dessins sur des documents notariés du XVIIe siècle et autres documents anciens. Mais c’est Christian Boltanski, dont il est beaucoup question dans le livre, qui figure comme un artiste majeur dans ce domaine. En ce qui concerne la gestion des archives de l’art comme substrat d’une activité artistique, Partice Marcilloux insiste en particulier sur la danse contemporaine. Ce domaine a en effet la particularité d’avoir été pendant longtemps opposé à toute démarche de mise en archives ; la patrimonialisation allant pour les praticiens de cet art à rebours de leur idée de la création. Néanmoins, un besoin nouveau, axé sur des idées de redéploiement des performances artistiques, a fait naître un intérêt inédit pour les archives dans ce domaine, intérêt qui n’est pas sans rappeler la démarche de réutilisation des archives dans le domaine de la recherche scientifique.

Emergence de l’ego-archiviste

L’enquête de Patrice Marcilloux aborde enfin la place et le rôle des archives dans les sociétés postcommunistes. Il souligne la particularité d’institutions créées spécifiquement pour le traitement et la conservation des archives issues des régimes non démocratiques, et la création de commissions dites « de vérité et réconciliation » dont le rôle est avant tout moral.

Dans ce domaine comme dans les autres domaines précédemment abordés, se pose la question de la signification de cet état de fait pour l’archiviste. Dans notre monde où les archives sont partout, et plus seulement dans les murs des institutions patrimoniales, quelle place reste-t-il à l’archiviste ? Selon Patrice Marcilloux il ne faut pas s’inquiéter outre mesure de ce changement sociétal mais plutôt y voir la marque d’un renouveau paradigmatique digne d’un grand intérêt pour les archivistes et autres professionnels de la documentation. Adoptant un point de vue sociologique, il précise dans sa conclusion que « plus que jamais, les archives s’affirment comme un espace intermédiaire entre l’individu et la société » (p. 208). Cette individualisation du rapport aux archives est porteuse de sens, car il permet de dépasser le hiatus entre l’individu et la société. « Dans une société ou l’individu se définit davantage par les épreuves qu’il subit que par ses caractéristiques sociales, où le culte de soi peut conduire à l’insatisfaction existentielle et aux « pathologies de la modernité », les archives sont et seront des supports de restauration de l’estime de soi et de réparation des blessures narcissiques » (p. 209). Dans cette vision optimiste des archives contemporaines, le rôle des archivistes, comme guides et passeurs de leurs savoirs et compétences, acquiert un sens éthique et existentiel jusqu’alors ignoré ou sous-évalué.

Les ego-archives, traces documentaires et recherche de soi, Patrice Marcilloux, PUR, 2013, 250 p.

Le don d’archives : à propos d’une journée d’études

Un évènement a retenu mon attention récemment, qu’il me semble intéressant de mentionner dans ce blog en taggant ce message sous le mot clé « réflexion »… Il s’agit de la journée d’études organisée par la promo 2010-2011 du Master d’archivistique d’Angers, qui a eu lieu le 11 février dernier, à la Maison des sciences de l’homme d’Angers. Le titre de cette journée était : « Le don : une approche renouvelée des archives privées ». Il rassemblait une dizaine de participants venus d’horizons divers autour de cette question du don d’archives privées. Je ne vais pas passer en revue l’ensemble des interventions de cette journées – toutes très intéressantes – mais plutôt relever quelques points qui m’ont semblé très pertinents et ouvrant sur des interrogations inédites en archivistique.

Tout d’abord, avant la question précise du don d’archives, c’est la notion même de don qui a été débattue. L’intervention de Laëtitia Pihel (Université de Nantes, spécialistes des questions relatives au management des ressources humaines), sur « ce que donner veut dire », a été une excellente mise en perspectives. Partant des analyses de Marcel Mauss dans L’Essai sur le don (1950), L. Pihel a expliqué comment l’analyse du phénomène du don/contre-don, équivalent à trois phases (donner/recevoir/rendre) dans les tribus polynésiennes étudiées par Mauss au début du siècle dernier peut toujours servir de modèle de compréhension dans nos sociétés contemporaines occidentales. La complexité de ce qu’une démarche de don implique, en terme de rapports conscients et inconscients entre le donateur et le receveur du don, a par ailleurs été soulignée par une enseignante en psychologie, Alix Bernard (Université d’Angers). Il est apparu (pour le néophyte que je suis concernant ce sujet) que le don implique une responsabilité « en miroir » entre le donateur et le receveur, le donateur concevant son don comme un gage et le receveur comme un cadeau ou une dette, en fonction de la façon dont s’est fait le don. Dans ce registre, ont été évoquées les études d’Alain Caillé et du psychologue anglais Winicott, et il aurait aussi pu être question de Maurice Godelier et de Jacques Derrida, deux figures de l’EHESS qui se sont intéressés à cette problématique anthropologique et philosophique.

Pour ce qui concerne la question plus précise du don d’archives privées, outre des aspects techniques et juridiques (comme la nécessité de bien encadrer la démarche par une lettre de don validée par un juriste), deux aspects ont retenus mon attention. Le premier est le rapport bien particulier au temps qu’engage un don. Le don implique en effet une longue démarche relationnelle entre le donateur et le receveur, la personne qui souhaite faire un don d’archives et l’archiviste responsable de la conservation de fonds privés. Ce point a été souligné par Elisabeth Verry (directrice des archives du Maine-et-Loire) dans son intervention en introduction à la Journée, et par Hélène Mouchard-Zay, fille de Jean Zay, qui a expliqué comment s’est passé le don des archives de son père aux Archives nationales. Le fonds Jean Zay a attendu plusieurs années avant d’être données dans son intégralité par les descendants de l’homme politique victime du régime de Vichy, pour des raisons de cœur tout à fait compréhensibles de la part des donateurs. Ainsi que l’a souligné Magali Lacousse (Archives nationales), la relation de l’archiviste avec le déposant peut revêtir divers aspects (des plus sympathiques aux plus antipathiques) mais à chaque fois il s’agit d’une relation bâtie dans la durée. Les archivistes travaillent en permanence avec et contre le temps, mais dans ce cas le rapport est un rapport humain avant d’être documentaire. Madame Mouchard-Zay a très bien résumé la chose en évoquant le cas malheureux d’un archiviste lui ayant uniquement demandé la volumétrie des archives de son père, la « forme du fonds », avant même d’avoir parlé du « fond du fonds » si je puis dire.

L’autre aspect qui m’a interpellé pour le cas des dons d’archives est la spécificité de la distinction entre le producteur et le donateur des archives. L’analyse statistique faite par des étudiants du Master d’archivistique d’Angers, à partir des dons d’archives privés réalisés aux Archives départementales du Maine-et-Loire, a été très parlante. Il se trouve que dans bien des cas les donateurs ne sont pas les producteurs d’archives. Cela semble anodin mais c’est en réalité très instructif, si l’on compare la procédure de don d’archives privées à la situation classique d’un producteur d’archives publiques versant ses archives au terme de leur DUA. Rien n’oblige un descendant d’architecte ou d’érudit à donner ses archives à une institution de conservation publique comme un service d’archives départementales. Et la reconnaissance actuelle d’une valeur marchande attaché à des pièces d’archives (manuscrits et lettres d’écrivains notamment) peut conduire à des cas de mise en vente aux enchères de fonds et par voie de conséquence à un éparpillement des fonds fortement nuisible à la recherche. Dans ce registre, l’intervention d’Olivier Corpet, fondateur et directeur de l’IMEC, a été riche d’enseignements. Malgré la reconnaissance du sérieux du travail qui y est effectué, des fonds déposés à l’IMEC (il n’y a pas de dons à proprement parlé à l’IMEC : les fonds restent la propriété des déposants, producteurs ou ayant droits des archives) ont été repris pour être vendus… Une situation qui a incité l’IMEC a inventer une nouvelle procédure de « versement » d’archives privées, à la croisée du dépôt et du don sur le plan juridique.

Dans le domaine qui me concerne à l’EHESS et plus généralement dans les universités et organismes de recherche se pose de plus en plus la question des fonds de chercheurs, dont le statut juridique est « mixte », à la fois public et privé, à la croisée du droit des archives et du droit de la propriété intellectuelle… Comme à l’IMEC, une réflexion est engagée au sein du réseau AURORE au sujet des fonds de chercheurs, concernant les procédures de collecte et de communication de ces archives par les archivistes des universités et organismes de recherche, afin d’éviter la dispersion des fonds chez les collectionneurs et autres fétichistes de la signature.