Archives du mot-clé éthique de la communication

Des ego-archives

Je publie ce soir mon compte-rendu de lecture du livre de Patrice Marcilloux,Les ego-archives, traces documentaires et recherche de soi, publié dans le Bulletin des bibliothèques de France (BBF, n°1, mars 2014).

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L’objet de ce livre est d’analyser la place désormais prépondérante des archives non plus seulement dans la société de l’information mais dans la vie intime des individus qui composent la société civile. Il s’agit d’une enquête, menée par un archiviste paléographe et conservateur du patrimoine, maître de conférences en archivistique, d’un point de vue sémantique, sociétal et éthique.

Des archives à l’archive

Dans le chapitre introductif, « Présence et visibilités des archives : regard des autres et décalage de perceptions », Patrice Marcilloux analyse ce que recouvre la notion d’archives à l’aide des moyens modernes de la lexicologie. Il interroge les fréquences relative et absolue du mot « archives » dans quatre corpus lexicaux : A Frequency Dictionary of French, Corpus français de Leipzig, Lexique 3.55 et le Trésor de la langue française. Sa conclusion est que le terme « archives » appartient de nos jours au lexique général, « fonds commun à tous les locuteurs, dont l’usage n’est assujetti ni à un temps ni à un lieu  ni à niveau de langue » (p. 20). Le champ sémantique des archives, minutieusement décomposé, s’avère  riche et très diversifié, laissant libre court à la création et à l’imaginaire, comme en témoigne par exemple l’expression « archivistorique » choisie par les archives municipale de Béthune pour intituler leur bulletin d’information. Est en outre analysé le récent glissement orthographique du pluriel « archives » au singulier « archive ». Ce singulier, d’une grande variété de sens dans ses utilisations philosophiques et épistémologiques, s’avère être un outil métaphorique de premier ordre des intellectuels de la « French Theory » (Derrida, Foucault, Deleuze).

Utilités et demandes sociales

En 2014, les archives n’appartiennent plus seulement aux historiens et aux généalogistes ; elles  participent du quotidien du quidam, apprenti généalogiste ou simple curieux. Patrice Marcilloux explique notamment le passage récemment opéré de la généalogie à l’autobiographie. Au-delà de l’arbre généalogique de sa famille, l’individu en quête de ses origines se sert désormais des archives pour retracer sa propre histoire personnelle. Et, dans les cas de personnes ayant perdu leurs parents en bas-âge, à la recherche de leur passé « la quête des archives peut être un tuteur de résilience » (p. 84). Car cette quête des archives de soi a pour vocation d’agir sur la vie de l’individu, de l’aider à se construire. Ainsi qu’en témoignent plusieurs exemples de l’enquête, quelques traces laissées par des parents absents dans les archives d’une administration – lettres, fichiers, photographies – peuvent permettre à l’individu de se bâtir une histoire personnelle. Cette quête des origines implique en contrepartie une revendication accrue des individus pour la communication des documents les intéressant, notamment l’accès aux archives médicales.

Du fait de ces nouvelles utilités sociales, les archives ne distinguent plus comme par le passé des autres secteurs d’activités patrimoniales. Les conséquences de l’attention accrue des individus pour les archives sont les même que celles constatées pour les œuvres d’art et les livres… Comme les œuvres d’art, les archives acquièrent dorénavant une valeur marchande et sont sources de spéculation. Patrice Marcilloux donne l’exemple de la société Aristophil, propriétaire du Musée des lettres et des manuscrits (Paris), qui propose à ses actionnaires de faire des placements en achetant des lettres de Monet, Napoléon, Cézanne, Louis XIV ou Napoléon. Par ailleurs, comme les livres, de nombreux documents d’archives ayant été numérisés sont maintenant consultables en ligne (actes d’état civil, cadastres, etc.). Les sites des services des archives publiques, bien qu’ils fournissent de grands nombre de documents numérisés, sont concurrencés par les sites de sociétés privées spécialisées en généalogie.

Outre les documents familiaux, la question de l’accès aux données publiques se pose avec acuité de la part des cyber-citoyens, très informés de leurs droits et des devoirs de la société à leurs égards. Les adeptes de la réutilisation de données publiques se fédèrent au sein de groupement de plus en plus nombreux et variés, et militent pour un accès accru et simplifié aux données publiques, dans une perspective de droit à l’information. Patrice Marcilloux souligne par ailleurs l’omniprésence des  images d’archives dans les documentaires historiques diffusés à la télévision. Cette omniprésence implique une commercialisation desdites images et une politique de rentabilité commerciale de la part des sociétés les détenant.

De nouveaux champs d’investissement archivistiques

Le chapitre 3 de l’ouvrage ; « Demandes sociales : pour une archivistique de l’émergence », aborde deux champs récent d’investissement archivistiques : les archives des communautés et le archives de l’art. Les archives de communauté sont apparues assez tardivement en France si on compare la situation à l’étranger, notamment aux Etats-Unis et aux Canada où des « community archives » existent depuis les années 1970. En France, elles sont au départ le fruit d’un travail de collecte et de conservation d’archives d’associations homosexuelles, telles que l’association « Archives, recherches et cultures lesbiennes » créées en 1983. Plus tardivement, des communautés se sentant spoliées par la mise en vente d’archives sur la colonisation en Afrique noire, ont revendiqué leur droit et « la prise en charge de la demande archivistique de nature communautaire par la sphère publique, si possible par les institutions archivistiques et patrimoniales normalement compétentes » (p. 143). Patrice Marcilloux souligne le fait que cette sollicitation communautaire des archives s’insère dans un contexte technique et sociétal qui le renforce : le déploiement des réseaux sociaux et du Web communautaire.

Dans le domaine de l’art, il convient de distinguer l’approche des archives par les artistes, de la gestion des archives artistiques (archives d’artistes, d’institutions et d’évènements artistiques). Dans la première perspective, il est dorénavant reconnu qu’un véritablement mouvement artistique est né de la confrontation d’artistes au « matériau archives » et au concept d’archive, qui a donné naissance à une tendance majeure de l’art contemporain international des années 2000. Dès 1972, Pierre Alechinsky réalisait un ensemble de dessins sur des documents notariés du XVIIe siècle et autres documents anciens. Mais c’est Christian Boltanski, dont il est beaucoup question dans le livre, qui figure comme un artiste majeur dans ce domaine. En ce qui concerne la gestion des archives de l’art comme substrat d’une activité artistique, Partice Marcilloux insiste en particulier sur la danse contemporaine. Ce domaine a en effet la particularité d’avoir été pendant longtemps opposé à toute démarche de mise en archives ; la patrimonialisation allant pour les praticiens de cet art à rebours de leur idée de la création. Néanmoins, un besoin nouveau, axé sur des idées de redéploiement des performances artistiques, a fait naître un intérêt inédit pour les archives dans ce domaine, intérêt qui n’est pas sans rappeler la démarche de réutilisation des archives dans le domaine de la recherche scientifique.

Emergence de l’ego-archiviste

L’enquête de Patrice Marcilloux aborde enfin la place et le rôle des archives dans les sociétés postcommunistes. Il souligne la particularité d’institutions créées spécifiquement pour le traitement et la conservation des archives issues des régimes non démocratiques, et la création de commissions dites « de vérité et réconciliation » dont le rôle est avant tout moral.

Dans ce domaine comme dans les autres domaines précédemment abordés, se pose la question de la signification de cet état de fait pour l’archiviste. Dans notre monde où les archives sont partout, et plus seulement dans les murs des institutions patrimoniales, quelle place reste-t-il à l’archiviste ? Selon Patrice Marcilloux il ne faut pas s’inquiéter outre mesure de ce changement sociétal mais plutôt y voir la marque d’un renouveau paradigmatique digne d’un grand intérêt pour les archivistes et autres professionnels de la documentation. Adoptant un point de vue sociologique, il précise dans sa conclusion que « plus que jamais, les archives s’affirment comme un espace intermédiaire entre l’individu et la société » (p. 208). Cette individualisation du rapport aux archives est porteuse de sens, car il permet de dépasser le hiatus entre l’individu et la société. « Dans une société ou l’individu se définit davantage par les épreuves qu’il subit que par ses caractéristiques sociales, où le culte de soi peut conduire à l’insatisfaction existentielle et aux « pathologies de la modernité », les archives sont et seront des supports de restauration de l’estime de soi et de réparation des blessures narcissiques » (p. 209). Dans cette vision optimiste des archives contemporaines, le rôle des archivistes, comme guides et passeurs de leurs savoirs et compétences, acquiert un sens éthique et existentiel jusqu’alors ignoré ou sous-évalué.

Les ego-archives, traces documentaires et recherche de soi, Patrice Marcilloux, PUR, 2013, 250 p.

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Deux romans

Hrabal

J’ai beaucoup aimé ce court roman du grand écrivain Tchèque Bohumil Hrabal, dans la lignée de Kafka et d’Orwell, qui fut initialement publié sous la forme de « samizdat » (publication clandestine) en 1976. Il s’agit de l’histoire d’un homme payé à détruire des livres et qui, de temps en temps les sauve et les amène chez lui…

Présentation :

Majestueux cri de révolte lancé à l’assaut des sociétés totalitaires, l’histoire du narrateur, ouvrier dans une usine de vieux papiers destinés au recyclage, n’est pas sans faire penser – mutatis mutandis – au 1984 d’Orwell. Car notre héros, instruit presque malgré lui par la lecture des ouvrages interdits destinés au pilon (la Bible, le Talmud, les écrits de Lao-tseu entre autres), va faire renaître ces chefs-d’œuvres sous la forme d’une autre œuvre d’art (qui n’est pas sans rappeler les travaux d’un Jiri Kolar) : les pages broyées sont transformées en balles de papier décoratives ! Divers incidents et personnages tragicomiques viennent émailler cette fable sensible et émouvante qui invite le lecteur à une aimable réflexion sur le moderne, digne à la fois de nos philosophes des Lumières et des meilleurs esprits libertins.

Bohumil Hrabal, Une trop bruyante solitude

Traduit du tchèque par Zofia Bobowicz, Laffont,  2007

 

 

l'archiviste

Ce roman de l’américaine Martha Cooley, concerne plus directement les archivistes (comme son titre l’indique). C’est un excellent thriller, un peu comparable aux romans de Paul Auster pour son côté sombre et pour les intrications entre les personnages.

Présentation :

Archiviste dans une des grandes institutions universitaires des Etats-Unis, Matthias veille sur la précieuse correspondance – mille lettres environ – de T.S. Eliot avec Emily Hale, qui ne sera communiquée au public qu’en 2020. Un jour une étudiante entre dans son bureau et lui demande l’autorisation de consulter ces lettres… Bien entendu Matthias, conscient de ses devoirs, ne peut que refuser. Mais leur goût pour le poète américain, leur connaissance intime de son œuvre et de sa vie rapprochent Matthias et Roberta, l’étudiante. Et l’ombre d’une disparue fait retour dans la vie de Matthias : sa femme Judith, poétesse comme Roberta, dont le bouleversant journal lors de son internement, vingt ou trente ans plus tôt, nous révèle qu’elle a intériorisé l’histoire tragique de notre siècle, et l’a vécue comme sa propre tragédie.

Martha Cooley, L’archiviste

Traduit de l’anglais par André Zavriew, Plon – Feux croisés, 2000

« The ghost writer » ou le pouvoir des archives

Consciemment ou inconsciemment, les spectateurs du dernier long-métrage de Roman Polanski The ghost writer n’ont pas pu ne pas se poser la question des archives. Car le héros du film, magnifiquement interprété par Ewan Mac Gregor, a l’impossible mission d’écrire la vie d’un ancien premier ministre britannique à partir de… Rien ! Un rien (ou plutôt un quasi-rien) qui veut dire beaucoup.

Dans un contexte ultraconfidentiel, on le missionne de travailler à partir d’une biographie réalisée par un premier nègre, mort mystérieusement en laissant derrière lui un manuscrit édulcoré sur la vie du fameux premier ministre (interprété avec brio par Pierce Brosnan). Il existe certes une clé USB, mais le « ghost writer » a interdiction de s’en servir. Comment écrire la vie d’un homme politique contemporain sans avoir accès à des archives ? Cette question, posée lors de la journée d’études de l’AAF sur les archives de hommes politiques (dont les Actes ont été publiés sous la forme d’un n° spécial de la Gazette des archives) est centrale dans ce film. Les archives sur support traditionnel sont presque inexistantes dans le thriller de Polanski, en dehors des quelques photographies retrouvées par le héros du film par hasard et qui se révèlent être d’une grande importance dans le déroulement de son enquête. Ces photographies proviennent d’un service d’archives ou d’un fonds qui porte le nom du premier ministre, ce qui prouve bien que des archives existent, mais il n’en est jamais fait mention.

Si les archives sur support traditionnel sont inexistantes, les informations consignées sur des supports numériques foisonnent. Outre la mystérieuse clé USB, deux petits enregistreurs numériques sont là pour enregistrer la parole : celui qu’utilise le héros pour enregistrer les histoires rocambolesques du premier ministre (afin d’écrire sa biographie) et celui d’un agent secret du gouvernement britannique qui enregistre malgré lui les paroles du héros. Il y a d’autre part Internet et Google, qui donnent accès à des « archives » en lignes, sur des personnes impliquées dans de sombres affaires de la CIA.

The ghost writer pose la question de l’éthique communicationnelle dans une société dont les moyens de communication permettent de dire le vrai comme le faux, de dénoncer l’injustice tout en étant à la tête de réseaux de corruption… Le tout sans possibilité pour les citoyens de vérifier l’honnêteté des informations. Ce film pose plus précisément la question du pouvoir inhérent au contenu informationnel des archives d’attester la vérité de faits qui ont eu lieu ou de contester des informations qui ne sont que des affabulations. Et le problème soulevé dans ce film est précisément l’absence d’archives. Pour ces raisons, et pour son ambiance à la Hitchcock, je recommande ce film.